Le pays où les rivières coulent à l’envers…

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Que se passe-t-il en Charente-Maritime, département du ministre de l’Agriculture Dominique Bussereau, qui est aussi conseiller général du canton de Royan ? Où l’on découvre que ce département montre l’exemple… de ce qu’il ne faut pas faire.

Soyons justes : la situation de l’agriculture n’est pas due aux seuls choix politiques locaux. Rappelons qu’au niveau international, les accords commerciaux de « Blair House » en 1962 laissèrent la préférence communautaire du marché commun se mettre en place, en échange de l’entrée libre du soja des Etats-Unis en Europe. Ce régime est inchangé aujourd’hui, sauf que Brésil et Argentine exportent le soja, OGM notamment, à la place des Etats-Unis. Renouvelés par le GATT, ancêtre de l’OMC, en 1992, ces accords limitent aujourd’hui la surface de protéagineux en Europe.

Ces accords ont des conséquences majeures sur l’agriculture, qui dépend du cycle de l’azote, découverte paysanne empirique, avec trois éléments indissociables : troupeau fournisseur de fumier, polyculture (rotation de céréales et plantes d’alimentation humaine), jachères et légumineuses fixant l’azote de l’air. Les sols enrichis (légumineuses, fumier, compost…), permettent maraîchage, fruits et céréales.

Pétrole, nitrates et soja bouleversent l’agriculture Pétrole et engrais remplacent traction animale et fumier, et le soja fait disparaître les légumineuses locales, pérennes, remplacées par des protéagineux annuels, pour les quels l’Europe est gravement déficitaire, mais qui ne servent qu’aux élevages « hors sol », et font consommer semences, énergie. Alors que luzerne et graminées, sans labour ni engrais ou transport, sont très économes.

Et que surtout, le soja, trop riche en protéines, a pour seul complément possible le maïs, très riche en amidon.

Parlons des aberrations du maïs industriel « moderne » qui exige engrais, chaleur et eau. Beaucoup d’eau ! Malgré le mirage des hybrides obligeant au rachat des semences, ces variétés industrielles sont inadaptées au climat tempéré sec d’été, ont un fort besoin en eau et de sols à forte réserve hydrique.

Marais Poitevin et Aunis se sont convertis à ce modernisme. Or il n’y a pas ou peu de pluie en été et les sols ont soit une faible capacité de rétention en eau (ce qui rend l’irrigation particulièrement contre-indiquée), soit sont obligatoirement à drainer car bas et argileux. Ce milieu anthropique vieux de dix siècles, relais de migration, avec une gestion fine des niveaux de l’eau, est ainsi aujourd’hui ravagé par l’irrigation et le drainage.

Des rivières chamboulées Dans ce plat pays, peu d’eau superficielle, mais nappes et rivières communiquent dans un système hydrologique cohérent. En été, si la consommation excède la ressource, les écluses du Marais poitevin s’ouvrent… et inversent les pentes (un cm par km) : les rivières coulent à l’envers ! Et on en arrive à des assecs complets, de début juillet au plein hiver. Ainsi, après la sécheresse 2005, les rivières Gères et Mignon ne se remettront à couler que fin février 2006 ! L’alimentation en eau potable n’est plus garantie : la ville de Niort n’avait plus aucun stock en février 2006, et le département de Charente Maritime boit l’eau de la Charente, bourrée de pesticides.

La justice contre barrages et retenues Pour garder les culture industrielles de maïs malgré tout, on a deux solutions : stocker le ruissellement par des barrages ou remplir des réserves bâchées en puisant dans les nappes l’hiver.

Mais la déclaration d’utilité publique du barrage de la Trézence, affluent de la Charente (50 millions de m3, 80 millions d’euros) a été annulée par le Conseil d’Etat le 22 octobre 2003 au motif que l’intérêt général du projet n’était pas établi. Et pour cause : les écologistes ont montré que l’eau serait putride, toxique pour les huîtres de Marennes Oléron, et que l’argent de ce barrage ne servirait qu’à une minorité d’exploitants. La Chambre d’Agriculture indique elle-même que le maïs irrigué fournit 700 emplois en tout et pour tout sur le département.

Le barrage condamné, les instances agricoles lancent un projet de 70 réserves bâchées, pour la moitié du volume du barrage… et un coût beaucoup plus élevé ! Un de ces chantiers commence après autorisation préfectorale. Les déblais font une digue jusqu’à 10 m de haut, le tout devant être étanché par une bâche plastique. Mais, saisi en référé suspension, le tribunal administratif arrête les travaux et fait éclater le scandale. Pas moins de cinq pièces essentielles manquent au dossier : études d’impact, paysagère, hydraulique, permis de construire et de pomper ! Or tout ceci est monté par la Chambre d’agriculture… pour son propre vice président ! Depuis cette décision de mars 2006, l’audience définitive de jugement est repoussée : annoncée dès avril, elle n’est toujours pas fixée. Peut être serait ce gênant lors des élections agricoles de janvier 2007 de publier une condamnation de remise en état ? Ou laisse-t-on le temps au Conseil général Charente Maritime de faire l’étude hydraulique manquante – qu’il vient de financer ?

Mais ces deux premiers jugements sont de bon augure pour faire arrêter le maïs irrigué, pivot de l’agriculture productiviste hors sol : sans maïs on ne peut nourrir ces animaux et on déclenche une cascade imprévisible pour que l’agriculture s’occupe enfin de ce qui est son rôle : nourrir sainement l’humanité. Et non fuir dans les monocultures, qui finiraient par imposer les OGM.

Ce changement pourrait intervenir d’autant plus vite que Conseil d’Etat et Tribunal Administratif ont indemnisé les plaignants ! Courage donc et bonne chance à tous les recours à venir (Charlas…) pour lutter contre la folie productiviste et la gabegie des ressources de la planète en eau, énergie, diversité biologique et sociale…

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